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UN GUIDE, DES CLASSIQUES

Chaque année, avant d’entrer dans le vif de la production de ce livre, je voyage un peu et je lis beaucoup. Je dévore tout ce qui s’écrit sur l’actualité du vin. Je découvre les nouvelles publications de mes auteurs favoris et revisite les ouvrages intemporels avec lesquels j’ai fait mes premiers pas dans ce monde fascinant. Appelons ça la phase « recherche et développement » du Guide du vin.

Il y a quelques mois, alors que j’écrivais les premiers chapitres de cette 35e édition, j’ai été interpelée par la couverture d’un numéro spécial du magazine américain Wine & Spirits, qui titrait «Classic Wines – past, present and future».

Vaste programme! me suis-je dit, mais combien intéressant. Une réflexion de 80 pages visant à répondre à une seule question: qu’est ce qu’un classique?

Parmi les réponses les plus éclairantes apportées par une poignée d’importants acteurs du monde du vin, je retiens celles de Tod Mostero, directeur technique chez Dominus, en Californie, et d’Alice Feiring, auteure et ardente défenseur du vin naturel.

«Le classicisme n’a rien à voir avec la perfection», selon Tod Mostero. Les vins parfaits se distinguent du lot à un point tel qu’ils subliment leur catégorie, tandis que les classiques proposent une «expression franche et juste d’une variété, d’un millésime et d’une appellation.»

Pour Alice Feiring, les classiques ne sont pas des vins faciles qui se livrent à la première gorgée. Tout le contraire du vin de soif qui mise avant tout sur l’expression primaire du fruit. Ce sont, au contraire, «des vins structurés qui ont une longue vie devant eux».

Véronique Rivest – non-citée dans l’article, mais dont l’opinion m’importe tout autant – voit plutôt dans le classicisme une imperméabilité aux modes, «des vins qui surfent à travers le temps en faisant fi des courants».

Je crois plutôt que les classiques sont en constante évolution. Ils ne sont peut-être pas soumis aux effets à court terme de la mode, mais ils ne sont pas immuables pour autant. À titre d’exemple, prenons la zone du Chianti Classico, où les Romains, et bien avant eux les Étrusques et les Grecs, maitrisaient déjà l’art de la viticulture. On peut présumer que, dès l’Antiquité, certains vins se sont imposés comme des classiques. De la même manière, on peut deviner que les vins qui abreuvaient les Médicis, s’ils avaient des traits communs avec ceux d’aujourd’hui, ne répondaient pas aux mêmes critères de qualité, aux mêmes attentes. Des classiques ont disparu, d’autres sont nés. Le vin progresse, se transforme, au même rythme que se peaufine le savoir-faire des vignerons et que change le climat. Chaque époque a ses classiques, comme autant d’archétypes de leurs appellations.

À mes yeux, Léoville Barton est l’exemple même d’un classique médocain. Tout comme Château Ferrière, dont le second est commenté dans ces pages. À Chablis, les vins de Billaud-Simon, entre autres, comptent parmi les classiques. Dans le Rhône, les cuvées de Jean-Louis Chave (même de négoce), sont des modèles de leurs appellations. En Espagne, les délicieux vins de Marqués de Murrieta définissent le style classique de la Rioja. De ce côté-ci de l’Atlantique, les Geyserville et Montebello de Ridge et tous les cabernets de Heitz Cellars, sont autant des classiques californiens.

À leur manière, tous ces vins sont des phares qui guident le dégustateur, professionnel ou amateur, et lui servent de repères dans le vaste océan qu’est devenu le monde du vin au cours des 35 dernières années, depuis les premières pages écrites par Michel Phaneuf, en 1981.

Les classiques de jadis demeurent, ceux de demain se dessinent: assytiko de Santorin, chardonnays de Prince Edward County, carignans de Maule et Itata, mencia de Bierzo et je ne sais combien d’autres vins de régions émergentes ou en voie d’être ressuscitées.

L’univers du vin est en pleine effervescence. Les nouveaux joueurs abondent, les styles s’éclatent et s’étalent dans toutes les directions, parfois pour le pire, souvent pour le meilleur. Entre l’attrait de la nouveauté et le respect d’un certain classicisme, il faut garder le cap. Rester fidèle à ses convictions et à ce qu’on considère le vin juste et authentique, tout comme Michel Phaneuf l’a fait avant moi.

Dans l’espoir de naviguer avec vous vers ces horizons, connus et inconnus, pendant de nombreuses années encore.

Nadia Fournier